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LE MOTEUR MOLECULAIRE ROTATIF

G. Vives (Thèse 2007), A. Carella (Thèse 2004), G. Rapenne (MdC), J.-P. Launay (Prof)

Dans l’objectif constant de miniaturisation, la conception de machines et de moteurs à l’échelle moléculaire est en pleine expansion. Une machine moléculaire est un système multicomposant dans lequel un signal provoque le mouvement de l’un des composants. Ce signal peut être électronique, lumineux, ou contrôlé par le pH. Ce mouvement doit être réversible, et d’une amplitude suffisamment grande pour qu’il soit mesurable et exploitable. On distingue deux familles de machines, les machines qui travaillent de manière linéaire (par exemple les muscles), ou rotative. Dans le domaine des nanosciences, un des défis est la conception et la construction d’un moteur moléculaire de taille nanométrique [1]. Un moteur est une machine qui, de manière continue, transforme une énergie en produisant un travail via un mouvement de rotation unidirectionnel contrôlé. Celui que l’on va présenter ici a été pensé pour être adressé individuellement. Le but est de le déposer entre deux électrodes distantes de quelques dizaines de nanomètres (une nanojonction).

La rotation d’une seule molécule a déjà été observée sous la pointe d’un microscope à effet tunnel (STM) mais sans contrôle sur le sens de la rotation, il s'agissait en réalité d'une oscillation aléatoire de la molécule [2].

Point de départ :
Le C60, une navette entre deux électrodes

H. Park et ses collaborateurs ont montré qu’une molécule de C60 peut osciller entre deux électrodes. [3] Ils ont prouvé qu’elle peut jouer le rôle de navette en transportant des électrons (un par un) d’une électrode à l’autre.

Cette propriété exceptionnelle a été le point de départ de notre projet d’un moteur moléculaire dont le fonctionnement repose sur l’utilisation de C60 comme fragment électroactif.

Principe de fonctionnement d'un moteur rotatif unidirectionnel électro-déclenché

Le schéma de principe de notre moteur est représenté ci-après. Il est composé d'une succession d'étapes rédox élémentaires. Le groupement électroactif (EG) à proximité de la cathode devrait être réduit et la répulsion électrostatique devrait conduire à la rotation d’un cinquième de tour de la partie supérieure de la molécule. Le fragment réduit (chargé négativement, en noir) devrait être attiré par l’anode et lui céder son électron. Entre temps, un autre groupement électroactif devrait se placer au voisinage de la cathode, il serait alors réduit et ainsi de suite.

Du point de vue de sa structure chimique, ce moteur est composé de trois parties, avec une structure générale en tabouret de piano, courante en chimie organométallique.

La première partie est un socle constitué de trois pieds, fonctionnalisé de sorteà se lier de manière covalente à la surface isolante dans laquelle seront enterrées les deux électrodes de la nanojonction.

La seconde est une plateforme aromatique ayant 5 groupements électroactifs accrochés de manière linéaire et rigide.

Entre ces deux parties, un métal de transition joue le rôle de rotule. La partie supérieure sera libre de tourner alors que la partie inférieure restera immobile, accrochée à la surface.

En route vers le moteur : un engrenage moléculaire

Dans le schéma de synthèse de notre molécule cible, le complexe de ruthénium représenté ci-dessous est un intermédiaire clef.[4] L’atome de ruthénium est la rotule qui va permettre la rotation. La partie inférieure est constituée d’un ligand trisindazolylborate qui a vocation à être fonctionnalisé pour être accroché sur une surface, il constitue le stator. Le plateau supérieur, par la présence des cinq atomes de brome, est prêt à recevoir les groupements électroactifs.

Un mouvement intéressant y a été mis en évidence. Du fait de la gène stérique imposée par les trois pieds du ligand tripode, la rotation du plateau supérieur (rotation aléatoire (mouvement 1) provoquée par l’agitation thermique) entraîne le basculement (mouvement 2) des pales (les 5 groupements para-bromophényle). Les deux mouvements sont corrélés.
Cette molécule se comporte comme un tourniquet moléculaire avec un effet de cliquet, ou peut-être même d’engrenage. [4]

Synthèse de la partie active d’un moteur moléculaire

Après quelques étapes supplémentaires, nous avons obtenu la molécule ci-dessous comprenant cinq groupes électroactifs, non pas de type [60]-fullerène dont la connexion n’a pas été possible, mais de type ferrocène. [5] Les ferrocènes sont des groupements électroactifs qui s’oxydent facilement et de manière réversible.

Afin que cette molécule soit utilisée comme moteur moléculaire, certains critères ont été contrôlés :
(i) Le potentiel d’oxydation des ferrocènes doit être inférieur au potentiel d’oxydation du ruthénium afin que ce dernier reste inerte lors de l’oxydation des ferrocènes
(ii) Une étude électrochimique du complexe a montré que son oxydation est réversible ce qui prouve la robustesse du complexe
(iii) Une étude spectroélectrochimique a montré qu'aucune bande d’intervalence n’était observée ce qui indique que la communication électronique entre les ferrocènes, si elle existe, est très faible.
En effet, pour l’objectif qui est le nôtre, les transferts d’électrons intramoléculaires sont à éviter puisqu’ils conduiraient au passage d’électrons entre les deux électrodes sans rotation de la partie supérieure de la molécule.

(iv) Des calculs DFT et des expériences RMN à T° variable ont montré que la barrière de rotation du rotor est très faible

Perspectives

Ce travail a permis de montrer que la combinaison ruthénium / ferrocènes est tout à fait adaptée à une utilisation potentielle de cette famille de molécules en tant que moteur piloté électrochimiquement.
Après la synthèse de complexes analogues portant des fonctions chimiques d'ancrage, les molécules seront déposées sur des surfaces isolantes afin d'être étudiées entre deux électrodes.

Références:
[1]
(a) Numéro spécial sur les Machines Moléculaires, Acc. Chem. Res. 2001, 34, 409-522.
      Download
      (b) G. Rapenne, Org. Biomol. Chem. 2005,3, 1165-1169. Couverture + Article
[2] J. K. Gimzewski, C. Joachim, R.R. Schlitter, V. Langlais, H. Tang, Science 1998, 281, 531-533.       Download
[3] H. Park, J. Park, A. K. L. Lim, E. H. Anderson, A. P. Alivisatos, P. L. McEuen, Nature 2000, 407,      57-60. Download
[4] A. Carella, J. Jaud, G. Rapenne, J.P. Launay, Chem. Commun., 2003, 2434-2435. Download
[5] A. Carella, G. Rapenne, J.-P. Launay, New J. Chem. 2005, 29, 288-290. Download
[6] G. Vives, A. Carella, J.P. Launay, G. Rapenne, Chem. Commun. 2006, 2283-2285. Download
[7] G. Vives, S. Sistach, A. Carella, J.P. Launay, G. Rapenne, New J. Chem. 2006, 1429-1438. Download
[8] G. Vives, G. Rapenne, Tetrahedron Lett. 2006, 47, 8741-8744. Download

 

 

 

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